Tech — 30/01/2018 at 12:00

L’ICO, ou comment lever des millions en quelques secondes

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L’ICO (initial coin offering) de la messagerie cryptée Telegram attire la Silicon Valley. Trois de ses plus gros investisseurs (Kleiner Perkins, Benchmark, Sequoia) comptent participer à cette levée de fonds en crypto-monnaies à hauteur de 20 millions de dollars chacun, selon le Financial Times. Au total, Telegram espère lever environ 2 milliards de dollars en mars 2018. Cette ICO serait ainsi la plus importante réalisée à ce jour.  Avec cette ICO, la messagerie aux 180 millions d’utilisateurs lancerait également sa propre blockchain, le “Telegram Open Network” , qui permettrait d’effectuer “des millions de transactions à la seconde”. La future crypto-monnaie de Telegram a même déjà un nom : Gram. Celle-ci permettrait aux utilisateurs de contourner les frais de transfert d’argent. Le lancement du portefeuille est prévu pour fin 2018.

Grâce à l’ICO, les start-up de la blockchain peuvent lever des fonds en crypto-monnaies en seulement quelques minutes. En 2017, plus de 4 milliards de dollars ont été levés via des ICO dans le monde. En 2016, les montants récoltés via ce nouveau mode de financement avaient seulement atteint les 96 millions de dollars.  “Cette pratique est train de se développer. Environ une ou deux ICO sont organisées par semaine dans le monde. Et les montants deviennent très importants”, observe Simon Polrot, avocat et fondateur du site Ethereum France. Le record est détenu par Filecoin, sorte de Dropbox décentralisé, qui a levé 257 millions de dollars. Autre ICO qui a fait du bruit : Brave, le navigateur web créé par le cofondateur de Mozilla, Brendan Eich. Le 31 mai dernier 2017, il a levé 35 millions de dollars… en 30 secondes ! 

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Avec l’ICO, aussi appelée crowdsale, les jeunes pousses n’ont plus à attendre des mois avant d’avoir le “go” d’un fonds d’investissement. Pour lever via ICO, une entreprise doit émettre des tokens (ou jetons) sur une plateforme dédiée. Les tokens émis permettront à son détenteur de recevoir une partie des bénéficesgénérés par l’entreprise, comme un dividende avec une action. Une fois que le projet est déposé sur la plateforme, l’entreprise en fait la promotion auprès de la communauté. Les investisseurs intéressés envoient ensuite de la crypto-monnaie, principalement des ether ou des bitcoin, en échange des tokens.

Le marché spéculatif de l’ICO 

Comme les fonds sont levés sur Internet, tout le monde peut y participer. “Quand une entreprise fixe une date, l’ICO s’ouvre et tout le monde peut investir en même temps. Plus elle communique bien en amont, plus le montant recherché est atteint rapidement”, résume Edouard Vallet, secrétaire de l’association Le Cercle du Coin. La durée et le montant de la levée de fonds sont prévus avant le lancement de l’ICO et ne peuvent pas être modifiés en cours de route. Une fois le montant atteint, les paiements suivants sont automatiquement refusés. 

Cependant, il est toujours possible d’acheter des tokens après la levée de fonds. “Les tokens peuvent atterrir sur des places de marché non régulées à peine une heure après la levée de fonds. Certains investisseurs vont les revendre bien plus cher qu’ils ne les ont achetés. C’est purement spéculatif “, souligne Simon Polrot. Tous les investisseurs ne sont pas attirés uniquement par l’appât du gain selon l’avocat : “Certaines personnes qui ont fait fortune dans l’ether veulent participer au développement de projets un peu révolutionnaires.” La blockchain Ethereum a elle-même profité du soutien de la communauté lorsqu’elle a lancé son ICO le 2 septembre 2014. Résultat : 18 millions de dollars ont été récoltés. 

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Côté français, trois projets ont réussi leur ICO. Beyond The Void, une start-up de jeu vidéo sur la blockchain qui a récolté la “petite” somme de 110 000 euros. La deuxième est iEx.ec, une spin-off de l’Inria spécialisée dans le cloud distribué. Cette dernière a levé l’équivalent de 12,5 millions de dollars (2 761 bitcoins et 173 886 ethers) en moins de trois heures le 19 avril dernier. Un montant qu’elle n’aurait jamais pu obtenir si rapidement. “Nous avions la possibilité de lever 4,5 millions d’euros via un fonds. Mais ça aurait pris un an”, regrette Julien Béranger, chargé de communication d’iEx.ec. Depuis l’ICO, la levée de fonds a pris de la valeur puisque les cours des deux crypto-monnaies ont considérablement augmenté (presque x3 pour le bitcoin et presque x10 pour l’ether). “Finalement, on se retrouve avec une levée de fonds de plus de 30 millions de dollars”, se réjouit Julien Béranger. 

La troisième est Domraider, une entreprise qui récupère les noms de domaine expirés. Elle avait fixé son objectif à 35 millions d’euros mais aucun montant n’a été communiqué suite à la clôture de l’ICO. “Nous pouvons seulement indiquer que nous avons bien vendu les 560 millions de jetons disponibles mais tant que nous n’avons pas l’aval du commissaire aux comptes, nous ne pouvons rien dire”, explique Tristan Colombet, CEO de DomRaider. Ce manque d’informations, ainsi que d’autres pratiques jugées peu transparentes, ont créé la polémique dans la communauté blockchain. 

Des cours très volatiles qui influent sur les ICO 

L’ICO n’a pas que des avantages. Il n’existe aucune garantie pour les investisseurs. Il est en effet difficile pour lui de vérifier la pertinence et la qualité d’un projet qui n’existe pas encore. Contrairement à une bourse, aucun organe de contrôle ne régule le marché. “N’importe qui peut émette un titre numérique. Donc il y a mécaniquement beaucoup d’arnaques de toutes sortes”, confie Julien Béranger. Autre inconvénient, la volatilité des cours des crypto-monnaies. Elle est liée à une forte spéculation qui peut faire rapidement monter ou baisser leurs cours. Entre janvier et octobre 2017, la valeur du bitcoin a plus que quintuplé pour franchir la barre des 6 000 dollars. Parfois, les cours du bitcoin et de l’ether connaissent des krach.  En septembre 2017, l’ensemble des crypto-monnaies ont perdu 20% de leur valeur en une journée.  Une ICO peut donc perdre beaucoup de valeur en quelques secondes. Par exemple, quand Bancor Protocol a levé 153 millions de dollars en ICO le 12 juin, l’ether valait environ 385 dollars,. Trois jours plus tard, il n’en valait plus que 300. Le montant levé correspondait seulement à 119 millions de dollars, soit une perte de 34 millions de dollars (-22,2%). Pour éviter cette moins-value, iEx.ec a déjà converti une partie de son ICO en euros sur une place de marché pour payer les salaires et ses nouveaux locaux. 

iEx.ec a réussi sa campagne dans un environnement réglementaire flou. En France, la loi ne définit pas le statut d’une ICO. Il ne peut pas relever du droit financier car c’est un échange de tokens contre des crypto-monnaies (et non une vente), qui ne sont elles-mêmes pas reconnues juridiquement comme desmonnaies. Pour l’instant, les levées de fonds sont principalement organisées depuis des fondations en Suisse. “Il y a toute une communauté qui s’organise dans le Canton de Zoug (au sud de Zurich, ndlr). L’autorité financière suisse accompagne ces projets, les assiste pour être sûre qu’ils respectent la réglementation. Ce pays a un autre gros avantage : les fondations sont exonérées d’impôts”, indique l’avocat. 

La réglementation des ICO

L’Autorité des marchés financiers (AMF) a lance à l’automne 2017 une consultation sur les ICO pour recueillir des pistes d’encadrement possibles à ce nouveau mode de financement. Aujourd’hui, il n’existe aucune  législation propre aux ICO en France. En plus de l’absence de réglementation, l’AMF souligne les risques liés aux initial coin offering (volatilité ou absence de marché, escroquerie, blanchiment, perte en capital…).

Dans ce document, l’AMF indique avoir réalisé une première étude sur les ICO et leurs implications juridiques. Elle en a déduit que la majorité des opérations sont en dehors de toute réglementation et qu’une minorité d’entre elles pourrait relever du droit actuel. Par exemple, une ICO pourrait se rattacher à la réglementation applicable aux intermédiaires en biens divers, à l’offre au public de titres financiers ou aux gestionnaires de fonds d’investissements alternatifs. L’AMF propose déjà trois options pour améliorer la situation : promouvoir un guide de bonnes pratiques, étendre le champ des textes existants pour appréhender les ICO comme des offres de titres au public ou proposer une nouvelle législation adaptée aux ICO. Les contributeurs ont jusqu’au 22 décembre 2017 pour envoyer leurs suggestions.

L’AMF a également lancé un programme d’accompagnement et de recherche des levées de fonds en crypto-monnaies. Baptisé Unicorn, pour Universal node to ICO’s research & network,  il propose aux porteurs de projets un cadre “pour leur permettre le développement de leurs opérations et de veiller à la protection des acteurs et investisseurs.” L’AMF souhaite également encourager la recherche académique sur ce sujet et publiera une première analyse d’impact d’ici un an.

De son côté, l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF) appelle à la vigilance concernant les initial coin offering (ICO) . Elle s’adresse aussi bien aux investisseurs et aux organisateurs de ces levées de fonds en crypto-monnaies. L’organisme insiste sur le fait que les projets d’ICO sont “à un stade de développement peu avancé”. L”AEMF s’est également exprimée sur les tokens (ou jetons) reçus en échange d’une contribution. Elle imagine des cas de figures qui permettrait d’entrer l’ICO dans champ de plusieurs directives européennes existantes. Par exemple, si le token est assimilable à un instrument financier, alors il tomberait sous le coup de la directive 2014/65 relative aux marchés d’instruments financiers.

Les dix dernières ICO clôturées dans le monde 

- Storiqa 1, une marketplace basée sur la blockchain : 1,3 million de dollars (28 décembre 2017)

- Neufund, une plateforme de levée de fonds détenue par la communauté : 15 millions de dollars (17 décembre 2017)

- Pally, un AirBnB décentralisé : 1,5 million de dollars (13 décembre 2017)

- SportyFi, un plateforme d’investissements décentralisée dédiée au sport : 5,1 millions de dollars ( 8 décembre 2017)

- Universa, un nouveau protocole blockchain : 28,8 millions de dollars (8 décembre 2017)

- Wishfinance, un token convertible dans l’equity : 920 000 dollars (7 décembre 2017)

- Tokens.net, une platforme de trading de crypto-monnaies : 15 millions de dollars (6 décembre 2017)

- Cashaa Ltd., une plateforme tokenisée pour le forex et le trading de crypto-monnaies : 11,2 millions de dollars (5 décembre 2017)

- Leverj, une plateforme d’échanges décentralisée de contrats à termes de crypto-monnaies : 14,6 millions de dollars (5 décembre 2017)

- Betmaster, une plateforme de paris sportifs : 5,2 millions de dollars (1er décembre 2017)


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